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Mercredi 10 Mars 2010

Du web à la ville

Par Bruno Marzloff, Groupe CHRONOS. Article publié dans le revue "Urbanisme" de juin 2006.



Du web à la ville
Internet et la ville sont parties liées au-delà de ce qu’on imagine. L’internet et la ville sont deux théâtres de mobilités imbriquées. Ceux qui pratiquent le plus la ville sont aussi ceux qui parcourent le plus internet. La corrélation est sans appel. La fracture aussi. Bruno Marzloff, sociologue et animateur du Groupe Chronos, dépasse ce premier constat pour s’intéresser aux nouveaux objets communicants qui balisent de plus en plus massivement nos villes et nous entraînent dans la ville “pervasive”. Le Web déborde notre ordinateur, il inclut des choses qui nous entourent dans le monde physique. Déjà, internet facilite et fluidifie la ville. Demain, on ne pratiquera plus la ville sans côtoyer l'internet. Déjà les objets communicants – téléphones mobiles, tags RFID, QR codes, Bluetooth, NFC, cartes sans contact… – et les puces diverses qui dialoguent entre elles, entre elles et les hommes ou qui font dialoguer les hommes, sont déjà plus nombreux que les hommes1. Les transactions de machine à machines dépassent les échanges entre humains. Peu à peu, ces machines se mettent en réseau dans un internet omniprésent, invisible, enfoui : l'internet des objets. Ces tags de ville activent des réseaux classiques, mais suscitent un autre monde. L'espace urbain se vit en interface de la mobilité à la navigation hypertextuelle, et inversement. Emetteurs et récepteurs sont indissociablement liés dans les systèmes d'information.

Erigé en cyborg par le truchement du mobile, l'urbain dialogue avec les tags électroniques dont la ville se dote progressivement. Ces puces fluidifient son parcours, ses accès et ses transactions. L'urbain nomade navigue alors dans son propre système d'informations. Il dialogue, en temps et en lieux réels, en interaction continue aussi avec les autres nomades. La ville ne sort pas indemne de cette hypermobilité.

Mobilité numérique et mobilité physique sont indissolublement liées

Nous avons entrepris avec le concours de TNS Media Intelligence de mesurer la mobilité des individus. Elle se mesure à l'intensité des divers modes de déplacement mobilisés. L'indicateur de multimodalité qui en est issu est corrélé avec une intensité de déplacement, mesurée dans les termes classiques : nombre de déplacements, distances parcourues, temps passé dans les déplacements ou temps passé dans la ville. Tous ces indicateurs vont dans le même sens et soulignent une intensité et un éparpillement croissants de la mobilité physique. Ils permettent de singulariser ceux que nous désignons comme les hypermobiles (un tiers de la population).

La mobilité numérique souscrit à une même définition de multimodalité. Elle se mesure à la diversité des équipements digitaux et à l'intensité de leurs usages. Les hypermobiles conjuguent mobilité physique et la mobilité numérique. Cette mobilité-là se nourrit de celle-ci. Elles sont indissolublement liées. Une autre corrélation, encore plus accentuée, se dessine au passage entre l'intensité de ces mobilités et le niveau de connaissance. Lorsqu'on décrit l'hypermobile autour d'un indice 100, la ligne qui rejoint le certificat d'étude primaire au bac +3 s'étale d'un indice 15 à un indice 200. Ceux qui n'ont pas le ticket d'entrée d'internet (et d'une façon plus générale, des outils électroniques) sont pénalisés dans leur découverte de la ville et dans sa maîtrise. La mobilité numérique est le sésame de la ville contemporaine et tous n'ont pas les mêmes moyens d'y accéder.

Les opérateurs du Web basculent du Web à la Ville

Les grands opérateurs du Web – les Google, Yahoo!, et autres MSN et AOL… – ont entrepris de déployer des ressources pour cet urbain nomadisant. Les requêtes associant une ressource et une carte sur le Web ont augmenté en un an de 28% aux Etats-Unis. Ces opérateurs ont fait de leurs outils des instruments de connaissance de la ville, de navigation sur les réseaux de la ville, d'orientation sur ses ressources. Les développements les plus récents d'internet vont dans ce sens. En l'espace d'un an, Google a fait une série d'annonces qui ne cachent pas sa volonté de renseigner totalement la ville, et d'en tirer profit :

- GoogleMap 01/05. Il existait déjà des outils pour se repérer dans la ville, mais aucun n'avait l'accessibilité universelle et la puissance de la base de données et du moteur de recherche qu'offre Google gratuitement à ses utilisateurs.

- GoogleEarth 06/05. L'épisode suivant a fait sensation : Google propose un fond de carte satellitaire. Il devient possible de voir la ville réelle en image – et non plus sa représentation cartographique – et d'y déambuler.

- GoogleLocal 07/05. Avec GoogleLocal – qui a expressément des visées publicitaires : rapprocher une offre et une demande de la ville – on passe à un autre stade : la ville balisée, renseignée, circonstanciée. Elle l'est par l'adossement à des bases de données de la ville. Elle l'est – et cela est très nouveau – par les citadins eux-mêmes qui enrichissent l'information au sein de ce qu'il est convenu d'appeler les réseaux sociaux (social networks).

- GoogleMobile 08/05. L'étape suivante était plus prévisible. Dès lors que je m'adresse au citadin en mouvement, autant être le plus proche possible de lui. Logiquement, Google, investit la téléphonie mobile et devient la page d'entrée par défaut de certains opérateurs mobiles. Il prodigue des services nomades sous des formes diverses. Il se contente au début de répondre par SMS – gratuitement – aux demandes d'information formulées depuis un mobile. Désormais, profitant de l'évolution des parcs d'équipements vers des usages plus sophistiqués, Google se met en posture de répondre au mobile comme il répond à l'ordinateur, via l'internet.

- Google WiFi 09/05. Le pas suivant est plus surprenant. Google répond à l'appel d'offre de la ville de San Francisco qui souhaite massifier et banaliser l'usage d'internet. Sa réponse est limpide : mettre gratuitement en place un réseau de ville dont l'usage sera gratuit ! La contrepartie ? C'est le prolongement du Web dans la ville avec les mêmes modèle. Google vend à des annonceurs un couple d'informations : je situe quelqu'un, à un endroit, à un moment, avec une demande, bref un client potentiel. Google, donc internet, sera alors dans la ville et pour tous.

- GoogleBase 11/05. Une nouvelle architecture permet aux internautes de chercher les informations par n'importe quelle entrée. Le service est encore gratuit. GoogleBase va radicalement transformer le marché des petites annonces locales, c'est-à-dire les liens entre les citadins et les acteurs marchands ou non de la ville, voire entre les citadins entre eux.

- GoogleTransitTripPlanner 12/05. Dans la ville de Portland, Google teste depuis décembre 2005, un moteur de recherche pour les demandes de déplacement. Il les calcule sous des modalités diverses et propose le choix final circonstancié à l'utilisateur, toujours gratuitement. A chacun de sélectionner – en fonction du temps passé, des coûts et de la disponibilité –, la voiture ou le transport collectif.

- GoogleMobileService 01/06. Google lance une version mobile personnalisable de son portail, compatible avec certains téléphones récents. L'utilisateur synchronise son mobile avec son PC, la représentation de son avatar sur le Web se duplique sur l'internet mobile. Dans le même temps, les outils du Web, comme GoogleEarth, sont également déclinés en mobile. Ainsi, Google parachève sa conquête de la ville et sa bascule du Web à la ville (à suivre !).

1 Rienqu'en Europe, treize millliards de machines ont la capacité decommuniquer. Le Wireless Data Research Group estime que le marchéeuropéen va décupler en quatre ans.









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