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Dimanche 1 Août 2010

Du web à la ville



Continuités, commutations et interopérabilités

Sur un registre utilitaire, à Tokyo, le touriste scanne depuis son mobile un code barre 2D2 affiché sur un mobilier urbain pour renseigner le site physique où il se trouve. S'il s'est préalablement inscrit sur un site Web, le touriste reçoit le message en vocal dans sa langue d'origine sur son mobile. Dans le métro de Londres, un annonceur propose au voyageur de recevoir sur son mobile depuis une affiche un numéro de loterie qui permet de gagner un voyage. Récemment, à l'aéroport Heathrow, une campagne Volvo se téléchargeait automatiquement vers les mobiles équipés de la technologie Bluetooth.

Ces premiers pas des acteurs de la ville, des annonceurs et des médias installent une relation personnelle et continue avec leurs audiences. La SNCF expérimente actuellement à la Gare du Nord de Paris, un balisage des ressources offertes dans la gare et dans sa proximité immédiate via le réseau Wi-Fi. En passant près du panneau en tête du quai, les horaires de tous les trains accostant à ce quai s'affichent à l'écran, et le voyageur reçoit une promotion commerciale en côtoyant un magasin présent dans la gare (pour autant qu'il ait souscrit à cette option).

Les premières expérimentations d'abribus communicants ont lieu ça et là qui transformeront demain le temps d'attente des voyageurs. Les objets de la ville sont autant de balises qui épousent l'itinéraire du nomade urbain. Ce jalonnement numérique de la ville est favorisé par la multiplication des points d'accès à l'internet, via des bornes Wi-Fi. Aux Etats-Unis, des villes comme Philadelphie ont entrepris de mailler l'intégralité de leur territoire pour démocratiser l'accès à internet et assurer sa continuité d'accès. Dans des villes du nord-ouest – Seattle, San Francisco ou Portland –,des initiatives communautaires forment des réseaux accessibles à tous gratuitement. Ces réseaux cohabitent en bonne intelligence. La technologie Agile Radio d'Intel promet une connectivité permanente pour tous les terminaux mobiles "sur n'importe quel réseau, quels que soient le moment et le lieu3. Cette exigence de sans couture (seamless) trouve sa contrepartie dans le monde physique. Le tramtrain par exemple quitte les rails d'un système pour passer dans ceux d'un autre.
L'interopérabilité des réseaux physiques, comme celle des réseaux numériques répond à une exigence de continuité servicielle. Plus on multiplie les ruptures de charge, plus le système s'intègre pour en absorber les nuisances, analogie avec le monde du déplacement et la multiplication de ses plates-formes d'échanges et de ses systèmes d'information. L'un et l'autre système visent à fluidifier les parcours dans un contexte de démultiplication des modes.

La ville pervasive

Cette continuité servicielle constitue le nouveau paradigme de la ville. Les anglosaxons lui ont trouvé une terminologie sans correspondance en français, "pervasif" (omniprésent en première approche). Ce terme de "pervasif" désigne la révolution de l'intelligence ambiante. Appliqué à la ville, le terme prend appui sur la massification des objets numériques dans la rue, sur la route, dans les lieux publics… C'est l'avènement de l'internet des objets dans leur dialogue avec le citadin. Des myriades de puces s'insèrent dans les objets et les lieux du quotidien, capables de se repérer dans l'espace, de se reconnaître les unes les autres et de se relier en réseau, sans fil. Chaque individu se déplace entouré de sa "bulle de communication" et, selon l'endroit où il se trouve, interagit avec les bulles d'autres individus ou des objets de proximité. Cela définit un territoire d'expression et d'échanges vierge.

Lors d'un débat autour du livre Mobilités.net en 2004, Rafi Haladjan, créateur entre autres du réseau Wi-Fi Ozone à Paris, évoquait le "pervasif" et se vit demander une définition française, il se récusa préférant que le terme se charge de sens au fil du temps. Très vite pourtant, l'évolution de la ville s'est chargée de lui rendre raison. D'un côté, la ville est traversée de réseaux dont la maille et les échanges ne cessent de se densifier. De l'autre, les citadins porteurs de terminaux suscitent des dialogues homme-homme, homme-machine, voire machine-machine dans le cas de puces sans contact. Aux réseaux fixes des lieux répondent les réseaux cinétiques des hommes. "Always on" ! La situation par défaut du citadin est d'être connecté. Pour Howard Rheingold, auteur de Smart Mobs4, le sens de la transformation est clair : "Les dispositifs de communication mobiles se transforment en télécommandes du monde réel". "Et si c'était l'inverse ?" suggère Daniel Kaplan. "L'apport des sciences sociales ne saurait consister en la seule analyse des 'impacts des technologies',
comme si rien n'impactait la technologie...".

Le bulldozer de la technologie est en route et rien n'entravera sa course. La Corée du Sud a entrepris un projet national de raccordement pour couvrir des régions entières de réseaux d'accès sans fil. Dans la foulée, les services publics comme le transport seront dotés de ces systèmes intégrés comme les passes de ville électroniques. Au Japon, le système de transport intelligent VICS (Vehicle Information and Communication System), géré par une fondation d'utilité publique, donne gratuitement aux conducteurs des informations sur le trafic, propose des trajets alternatifs, indique les places de parking disponibles, guide les handicapés, etc. Ce n'est qu'un des multiples projet initiés au sein deu programme e.Japan, conduit directement sous l'autorité du Premier Ministre, abondé par des milliards de Yen et soutenu par les grandes entreprises.

Le mobile instaure une dimension cinétique à la ville

C'est aussi au Japon qu'a été imaginé par les équipes de NTT DoCoMo, la Ketaï City (Ketaï est le nom populaire du téléphone mobile), un concours international d'urbanisme5. Extraits de l'échange entre Kiyohito Nagata, le vice-président de NTT DoCoMo et Kengo Kuma, architecte. C'est ce dernier qui parle : "Le phénomène me rappelle la vision de la cité du futur développée par Archigram dans les années 60. Des idées comme "Plug-in City" ou "Walking City" suggèrent l'image d'une cité flexible avec des fonctions urbaines amovibles [detachable urban functions]. Le keitai (le mobile) a entrepris une longue route pour transformer cette vision en réalité. Nous devons faire une pause et reconsidérer la signification du mobile au sein d'une ville dans son ensemble. En une décennie, le téléphone mobile a été le catalyseur des aspirations les plus optimistes de la ville6.

Le phénomène dépasse le téléphone mobile, d'autres terminaux technologiques interagissent avec les chalands. CNET News.com raconte comment en Australie, les chalands peuvent jouer sur le terrain de foot virtuel d'un centre commercial. Ce ne sont plus des affiches, c'est du mobilier urbain animé qui réagit aux mouvements des passants via des capteurs infrarouges. : "Vous marchez sur une projection d'eau qui s'anime sur le trottoir. Des projections jouent sur les façades des cinémas, dans l'allée du mall : c'est un aimant à foule ; une façon d'animer les magasins et de fidéliser les chalands." L'initiative est symptomatique d'une vague de créativité qui – commerciale ou non – joue des possibilités infinies ouvertes par le jeu de technologies d'une part et par un équipement mobile massifié dont la composante intelligente ne cesse de croître.

Des liens aux lieux, l’homme en mouvement

Les réseaux de sociabilité que définissaient nos mobilités restreintes d'hier se diluent dans ces éparpillements de mobilité. Ils se reforment sur d'autres registres et prennent appui sur la multitude de réseaux qui maillent désormais la ville. Des modes inédits de sociabilité surgissent. Ils prennent appui sur la puissance des transmissions et sur la réception d'images, de vocal, voire de vidéos. Aux navigations satellitaires de Google dans les rues des cités, répondent les images réelles des rues de la ville d'Amazon7. L'un et l'autre accentuent la transformation du regard porté sur la ville. La ville devient le clone de sa représentation imaginaire sur le Web… au moins pour les jeunes générations, accrocs aux jeux.

Ce sont les premières réponses innovantes qu'appellent nos mobilités bouleversées. Ce ne sont pas les seules. Nos proximités désormais plurielles, voire furtives, exigent d'être renseignées en temps réel et en lieux réels. Cette dernière notion s'impose aujourd'hui pour assurer le basculement du lien au lieu. Elle se définit dans les entrelacs du Web et de ses contreparties physiques. Nos pratiques élargies de la ville se télescopent avec celles des technologies pour définir des ressources inédites et un regard singulier pour aborder la ville. Voilà les "médias localisés". Anthony Townsend8 définit le média localisé "comme l'ensemble des interactions numériques qui tirent parti de la localisation en temps réel, devenue un paramètre essentiel." Il ajoute : "Le Wi-Fi peut renforcer l'identité locale et le dynamisme urbain. Je crois que les médias localisés vont avoir un impact considérable sur notre manière de percevoir les villes." Le Wi-Fi municipal tente aussi de nombreuses cité européennes.

L’homme réseau

Le tag s'apparente à une balise enrichie au sein d'une base de données. Le tag indexe un mot, un site internet, un morceau de texte ou de musique… ou un site physique. Dans tous les cas, ce travail collaboratif n'est envisageable économiquement que par la somme des contributions individuelles bénévoles. On clique désormais sur des graffitis bleus apposés sur les murs de San Francisco, sur le pavé de Brooklyn, sur les trottoirs de Londres pour retrouver un contenu associé. Le passant reporte ce mot bleu sur son mobile, y associe le suffixe "@grafedia.net" et reçoit en retour le contenu masqué du message. On accède sur ce site aux contributions bénévoles – en format texte, audio ou vidéo – dans une approche collaborative. L'urbain nomade est aussi un homme réseau. Dans le même esprit communautaire, dans la même démarche hyperlien, dans la même veine artistique et ludique, Yellow Arrow s'inspire du sticker. On envoie un SMS portant le code inscrit sur la flèche pour découvrir le texte ou l'image associée. Simultanément graffiti et pages Web, ces tags rendent l'espace public interactif. Nous voici renvoyés à une autre façon de se réapproprier l'espace public en le nourrissant et/ou en se nourrissant d'informations.

A la recherche de nouvelles sociabilités urbaines, le réseau social de voisinage convoque la rencontre et l'interaction avec ses voisins, connus ou inconnus, par l'intermédiaire du Web. Les premiers pas des MoSoSo (Mobile Social Software) sont encouragés par les équipementiers qui lancent les premiers mobiles dotés de dispositifs de connexion automatique via la technologie radio Bluetooth. Les tribus se croisent et se reconnaissent… même si les individus ne se connaissent pas. Médiatisées par l'internet conjugué au mobile, d'autres sociabilités naissent de cet environnement. Elles n'excluent pas les rencontres physiques. L'étape suivante – celle des réseaux cinétiques informateurs – a été conceptualisé par un étudiant de l'Université de Berkeley. R.J. Honicky développe un projet de réseau de mobiles comme capteurs. Des centaines de millions de mobiles dispersés constitueraient la base d'observations statistiques dans le mouvement ; ce qu'aucun autre système viable économiquement ne permettraith9. N'oublions pas que, avec l'arrivée du protocole IPv6, chaque machine bénéficiera de sa propre adresse Internet, multipliant les fonctionnalités et les possibilités de localisation et de personnalisation ; sans compter les développements en cours des réseaux maillé auto adaptatif (mesh networking) où le récepteur est converti en réémetteur, assurant ainsi les commutations.

2 Alors que ses ancêtres ne peuvent stocker qu'une vingtaine de caractères, ce code barre en deux dimensions offre une capacité de 1.000 signes qui multiplie ses usages. Il est mis à profit par les Japonais dont plus de la moitié du parc de mobiles est équipée de caméra. Leur lentille peut être exploitée en fonction "scanner".

3 VNUnet – 20/06/05 – Intel prépare un réseau sans fil universel
http://www.vnunet.fr/actualite/telecommunications/technologie_sans_fil/20050620002.

4 Foules intelligentes. M2 édition, 2005, préface de Daniel Kaplan, FING.

5 1st DoCoMo International Architectural Design Competition 2005.

6 Le pdf se télécharge sur le lien:www.japan-architect.co.jp/docomo/en/docomo_E.pdf . NTT DoCoMo est l'opérateur leader de la téléphonie au Japon. Il est l'initiateur de populaire i-mode, adopté par plus de 30 millions de Japonais et diffusé dans une douzaine de pays au monde ; ce qui en fait le leader mondial des services internet sur la téléphonie mobile.

7
Il suffit de consulter sur le site américain d'Amazon la fenêtre A9 : www.amazon.com
voir aussi : La Carte en quête de sens : www.groupechronos.org

8
Entretien avec Daniel Kaplan, sur le site d'Internet Actu :www.internetactu.net.Anthony Townsend est le cofondateur de NYC wireless une association destinée à promouvoir le sans fil public dans la ville de New York.

9 http://www.coe.berkeley.edu/labnotes/0805/honicky.html









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