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Dimanche 1 Août 2010

Du web à la ville



Des puces de ville et sans contact

Complétons la description de cet environnement urbain mutant. Le Francilien connaît le passe Navigo qui fluidifie son parcours dans les transports collectifs par le truchement d'une puce justement "sans contact". Cette puce dans un mouvement d'intégration, migrera sur le téléphone mobile (des tests sont entrepris sous l'égide de la RATP avec les opérateurs mobiles). Déjà à Lyon, la puce sans contact des abonnés des transports publics permet l'accès à l'un des 2000 vélos du parc public.

La carte bancaire du touriste libère le vélo de la station de la même façon. Au-delà, plus de dix millions de Tokyoïtes détiennent une carte de type Navigo qui, outre les accès transports, facilite le quotidien ; payer son journal, son café, ses courses… Sur ces évolutions, on dépasse l'anecdote. Un mouvement de fond s'installe. On ne fera pas l'économie d'une réflexion sur la transformation de la ville qui l'accompagne et de ses représentations. Elle impose en même temps de changer de regard sur l'homme urbain en mouvement et sur la matrice informationnelle qu'il arpente. L'étudiant, qui a lancé le site Grafedia qui alimente dans une vision ludique ces tags urbains, définit les nouvelles frontières du Web : "Les frontières de ce que nous pensions être le Web sont arbitraires. Le Web peut être n'importe quoi, n'importe où10. Il n'y a plus d'un côté un monde physique et de l'autre un monde "virtuel". La continuité et l'itération permanente ouvrent des perspectives. Celles-ci incluent les menaces d'intrusion et de traçabilité et l'enjeu des accès à la culture numérique.

L’homme radar

Non seulement nos pratiques de la ville s'infléchissent avec l'usage des technologies, non seulement notre regard sur la ville se recompose sur de nouvelles bases, mais encore nous devons entreprendre de mettre à jour nos systèmes cognitifs. Stéphane Juguet et Stéphane Chevrier, anthropologue et sociologue, soulignent la connivence entre le net et la ville et la transformation qu'opère l'urbain nomade. Analysant les pratiques de navigation en ville, ils en déduisent entre autres la figure emblématique du dauphin11 : "Le dauphin ne se contente pas de surfer sur le net. Le dauphin glisse dans la ville". Ils soulignent "sa capacité à croiser le territoire physique – la ville – et le territoire virtuel. Il se connecte au Web, utilise les outils
technologiques, mais a dans un même temps une approche presque poétique de la ville et de la vie. Il transforme le déplacement en "voyage" dans le sens plein du terme, les attentes en moments de réflexion, de contemplation, de découverte de son environnement… Il exprime la revendication moderne de l'ubiquité."

L'homme en mouvement, dont nous avons déjà souligné les dimensions sans contact et cyborg, entreprend donc d'en acquérir une autre, celle d'homme radar12. D'un côté, les technologies participent à une inflation d'informations et d'occurrences d'usage. De l'autre côté, elles en encouragent l'exploitation radar, c'est-à-dire la collecte dirigée, le tri, l'organisation, la localisation et l'orientation pour le compte du voyageur. L'enjeu de l'information, ce sont l'épuration et l'adressage intelligents dans une démarche cinétique. Cela passe par l'implication même du voyageur, par une syndication des données, par l'universalité des accès, par un nouveau design de l'information enrichie et personnalisée et par la substitution, au schéma régalien qui prévaut, d'une architecture distribuée.

Les enjeux pour la cité ?

Retenons en quatre. C'est d'abord et avant tout l'identification d'un droit à la mobilité encore mal cerné et auquel la cité répond de toute façon très mal, la prise en compte des inégalités numérique et cognitive et l'acquisition de compétences pour dialoguer avec un territoire qui se numérise chaque jour un peu plus.

C'est aussi l'enjeu d'une mobilité durable, qui préservera les ressources énergétiques par la prévalence des modes collectifs, voire par la transformation des modes individuels en modes collectifs-individuels (voiture en partage ou parcs publics de vélo), grâce entre autres à internet.

L'élargissement des accessibilités, sous le jeu de la dissémination des informations et de la réticulation des transports, érode les cloisonnements de la ville d'hier et encourage les curiosités citadines, définisssant une ville des possibles

C'est enfin, la gouvernance de la ville pervasive, un état de ville encore en gestation. On doit en attendre une progression fulgurante, à la manière de la massification débordante de la téléphonie mobile. Cet état de ville appelle autant d'espoirs que de vigilance.

Bruno Marzloff, Mai 2006



10 Libération, 02/04/05. Les (hyper)mots bleus. USA Today, 13/06/05. Redefining distinctions between real and virtual.

11
Editions Enigmatek et LARES, 2003. Voir aussi l'entretien paru dans Mobilités. Trajectoires fluides, Bruno Marzloff. Certu et L'aube, mai 2005

12 L'homme radar, in Nouvelle technologies et modes de vie. Bruno Marzloff, Stéphane Chevrier, Stéphane Juguet. Collectif dirigé par Philippe Moati. L'aube, septembre 2005.

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